R e l i q u i æ

[ La dernière exposition Reliquiæ

Texte de Pierre Lecœur 

photos d'Isabelle Orsini 

L'exposition vue par Isabelle  ]

  

Le projet artistique intitulé « Reliquiæ » prolonge le travail engagé sur la nature morte dans la précédente série intitulée « Pixidiculæ Liber » : visuellement les différences avec Pixidiculæ Liber sont d'ordre chromatique (travail sur fond blanc, utilisation de couleurs vives, bannissement du noir), morphologique (tableaux de plus petite taille, encadrés dans des boîtes blanches format cartons à chaussures) et numérique (136 paires de panneaux contre 25 panneaux dans la série précédente).  La problématique reste sensiblement la même.

« Reliquiæ » est une série de 136 diptyques composés chacun d’une paire de boites montrant pour l’une des objets divers et variés, pour l’autre un ou des ossements ou fragments d’ossements.

Chaque boite est de couleur blanche (plus précisément coquille d’œuf, car enduite d’un mélange craie/Blanc de Meudon),  à peu près du format d’un carton à chaussures (18 cm de hauteur sur 29 cm de longueur), et chaque paire de chaque diptyque comprend une boite-couvercle (4,5 cm de profondeur) et une boite-fond (10 cm de profondeur).  

 

 

Les objets représentés dans la série « Reliquiæ » sont choisis en toute conscience de leur sens (sens esthétique par la forme, la texture et la couleur, sens politico-économique, car ces objets sont le reflet d’un moment unique dans l’histoire de l’humanité, et sens écologique car tous les objets sont le produit d’une dépense en matières premières et en énergie), et donc de leur valeur socio-historique :

 

Ces objets de la vie courante (flacons, tubes, emballages, jouets, livres, sacs, bouteilles, médicaments, produits de toilette, outils, contenants de nourriture industrielle,…), dessinés au crayon de couleur sur un papier kraft non acide,  sont représentés, à l’instar d’une collection entomologique, comme épinglés au fond de boîtes blanches vitrées.

La seconde série de 136 boites contient des ossements et fragments d’ossements d'un squelette humain complet dans la position de l'Homme de Vitruve, fixés par de fines ligatures de fil inox sur des rectangles de tarlatane, tissu qui au XVII ème siècle servait à emballer les reliques. Les 136 boites, suspendues à des câbles métalliques, constituent une installation de 3,50 m de hauteur sur 7 m de longueur :  

                  

Une seconde installation regroupant les 136 boites-objets est disposée symétriquement par rapport à la première installation avec un angle de 90°, à chaque boite-objet est donc spatialement associée une boite-ossements :  

 

 

Boites-objets

 

 

Boites-ossements

La collection donnée à voir, à partir du regard porté sur de simples objets et sur des ossements, invite au questionnement.

Tout d’abord, il s’agit d’un jeu sur l’illusion : lequel de l’objet ou de sa représentation graphique est-il réel ? Ces objets matériels voués au rebut ont été récupérés dans des poubelles ou bien juste avant qu’on ne les y jette, ils ont pour la plupart d’entre eux un usage révolu : cassés, hors service, usés, ou bien passés de mode, ils étaient – ils sont – prédestinés à destruction, compression, incinération,… Leur représentation, quant à elle, produit d’une réflexion, élaborée comme œuvre d’art – conception immatérielle à l’origine – subsistera beaucoup plus longtemps : quel est à terme le plus réel de l’objet ou de son image ?  

Les ossements, derniers restes matériels, moléculaires, d’un individu ayant réellement vécu dans un monde réel par le passé, après avoir été (re)mis au jour lors d’une occasion fortuite, ont été précieusement collectés, nettoyés, différenciés, identifiés et épinglés au fond de boîtes vitrées, dans une combinaison squelettique : comme les objets voués à disparition, et davantage encore, même, de par leur nature atomique,  ces ossements, destinés à retourner à la poussière, sont aujourd’hui sauvegardés dans des boites composant une œuvre artistique… Leur réalité d’aujourd’hui n’est donc pas celle d’hier, ni celle de demain.

   

Au-delà de ces interrogations, l’interprétation visuelle qu’est la série « Reliquiæ » n’a d’autre objet tout compte fait que de questionner la réalité du monde présent et les perceptions mentales que l’on peut s’en faire : y-a-t-il une seule et unique réalité ? La réalité, passée au filtre de nos personnalités propres, de nos vues du monde personnelles, de notre vécu, des médias enfin, serait-elle perçue différemment par chacun d’entre nous, et dans quelle mesure ? En quoi et pourquoi diffèrerait-elle ?

De même, le visible est-il le seul réel envisageable ? Quelle place reste-t-il dans notre système pour le spirituel en particulier ? Comment, sinon représenter, du moins rendre compte du non-visible ?  

 

Pour conclure, l’œuvre finale donne à voir, par le biais de l’ensemble des objets, une collection des reliefs d’une civilisation fondée sur le matériel : contenants, plastiques, emballages, papiers, cartons, outils, métaux, livres, moyens de transports, énergies non renouvelables, publicités, etc, etc…

La collection d’ossements quant à elle renvoie à l’individu, à sa place dans ce système, et au final à ce qui reste de place au spirituel – au sens large, « de l’ordre de l’esprit considéré comme un principe indépendant » – dans cette civilisation quasi exclusivement tournée vers le matérialisme.

 

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