Exposition Reliquiae : texte de Pierre Lecœur et photos d'Isabelle Orsini

Reliquiæ

 

Suspendus à des câbles d’acier, des reliquaires, boîtes enduites d’un mélange de colle de peau et de blanc de Meudon, d’un aspect presque osseux. La moitié d’entre elles renferme des dessins au crayon, hyperréalistes, à l’échelle 1 ; l’autre, des ossements posés sur un fond de tarlatane, l’étoffe dans laquelle autrefois on emballait les reliques. Dessins et os disposés sur deux plans verticaux se répondent comme les pages d’un livre ouvert. L’un semble à l’autre, des correspondances, parfois comiques. L’ensemble évoque le retro de tabula, où étaient disposés les objets du culte.

La disposition des os évoque un homme de Vitruve éclaté. De qui s’agit-il ? Du contemporain, peut-être, l’homme qui s’est délesté des humanités, parfois pour le pire, et dont les dessins évoquent, avec une précision glaçante, la passion consumériste.

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 Le titre que Philippe Charlet a donné à cette œuvre pointe sa dimension mélancolique : la relique, concentré de présence et d’absence, est l’objet mélancolique par excellence ; le plus présent et le plus concret des signes, elle n’est pourtant signe que de la perte, en elle le manque à la fois s’avive et se conjure. Quel manque ? A en croire les miniatures de Philippe Charlet, le manque d’un monde, le nôtre, l’espace-temps d’une fin de siècle occidentale.

Historiquement, en quoi se fonde un tel regard ? Vaste question. Toujours est-il que notre époque est hantée par un imaginaire de fin du monde, et par une profonde mélancolie.

Ce qui caractérise ce regard, et la vitre qui s’interpose entre les objets dessinés et l’œil du spectateur en est peut-être le signe, c’est une fascination qu’on voudrait dire détachée. Ce détachement se complique d’une distance critique. L’univers évoqué ici semble être ou avoir été voué à la seule production de déchets, d’objets d’emblée dévalués par leur nombre, leur caractère stéréotypé, leur fadeur. Ainsi le regard que Philippe Charlet accorde à ces misérables parcelles du monde fabriqué est-il ambivalent. Peut-être ces objets ne sont-il convoqués que pour faire signe vers la disparition, plus ancienne celle-là, d’un monde pastoral dont les productions nous semblent douées d’âme parce qu’elles sont uniques, parce qu’elles sollicitent la main, parce qu’elle s’ajustent harmonieusement au besoin ou au désir qui les fait naître.

Autre facette mélancolique de ce travail, la collection. Baudrillard l’avait montré, la collection se structure en fonction d’un manque. Aux yeux du collectionneur, l’objet désiré perd toute valeur aussitôt qu’il est acquis. Seul compte vraiment l’objet que l’on n’a pas, cette ultime pièce toujours manquante à l’appel (une collection close fait toujours place à une autre), et en laquelle il faudrait voir… le collectionneur lui-même, sa propre unité, appréhendée comme perdue. La collection détermine doublement le travail ici exposé, et même certains travaux plus anciens de Philippe Charlet. Parce que ce dernier dessine des collections d’objets, qui ne sont pas sans rappeler ce qu’on appelait autrefois des cabinets de curiosités. Parce que ces images elle-mêmes constituent des collections.

Il est tentant de mettre au jour la dynamique qui présiderait à l’agencement de ces natures mortes. Tentant de « circuler » à travers ce réseau, selon le fantasme sémiologique qui règle si souvent le regard contemporain sur l’art. Mais je crois que ce mode de lecture, à la source, certes, de trouvailles intéressantes, nous détourne de ce qui me semble être la grande tentation de ce travail : la tentation de la stase,  du face à face immobile avec une présence-absence fascinante, dévorante, le rêve peut-être de se dissoudre face à l’autorité énigmatique des choses, et, pour le spectateur, du dessin. Ce face à face, Philippe Charlet le cultive depuis des années, dans son atelier, parmi les reliques de son art, bouts de crayons et rognures conservés comme des bouquets, amoncellement des objets hétéroclites qui nourrissent son œuvre. Œuvre où nous serions tentés de voir un grand œuvre austère, remarquable par son application opiniâtre à percer le secret des choses, sa rigueur artisanale, sa technique presque scandaleusement parfaite, en un temps où la facilité et des compromissions diverses gangrènent le champ de la création artistique. Un travail qui répond à l’injonction adressée par Paulhan à un conteur oublié : « Que le poète persévère dans son obscurité, et il trouvera la lumière. »

 Pierre Lecœur, novembre 2007  

 

 

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